Goggles

par S Féranec

Ki-Oon est assurément l’éditeur à suivre dans le secteur du manga. Pour développer son lectorat, il a créé la collection Latitudes, très proche d’Ecritures aux éditions Casterman (où on trouve la majorité des titres de Jirô Taniguchi). On a pu découvrir dans ces volumes de grand format la série de Kaoru Mori, Bride Stories. Mais au mois de novembre, surprise, l’éditeur nous propose Goggles de Tetsuya Toyoda. Ce mangaka n’est pas un inconnu pour les adeptes. En effet, il y a quelques années, en 2008, Kana avait publié Undercurrent qui narrait la vie quotidienne dans des bains publiques. Ce titre avait alors reçu le prix ACBD à la Japan Expo 2009.

Goggles est un one-shot composé de 6 histoires indépendantes les unes des autres. Seule la cinquième, Aller voir la mer, peut être considérée comme la suite de la troisième, qui a donné son nom au recueil.

La première histoire raconte comment une partie de base-ball entre un écolier, un chômeur et un intérimaire va les entraîner dans une maison hantée par... le dieu de la misère. La rumeur dit qu’il suffit de le regarder pour sombrer dans la pauvreté. Cette divinité vivait isolée des hommes pour éviter de causer du tord aux hommes. Mais elle a été filmée par des journalistes et le reportage diffusé à la télévision. La conséquence, c’est l’éclatement de la bulle financière au Japon. Pour vérifier les dires du vieil homme, ils essaient ses pouvoirs sur le fils du gérant de la salle de pachinko. Effet instantanée, ses actions en bourse s’effondrent et il a un accident avec sa voiture de luxe. C’est alors parti pour une petite vengeance contre le PDG de Marunabe pour laquelle travaillait le chômeur.
Avec une petite touche de fantastique et beaucoup d’humour, Toyoda fait une critique du monde du travail japonais et notamment des PDG prêt à tout pour des bénéfices record.

La deuxième nouvelle, Mr Bojangles, narre l’enquête d’un détective privé à la recherche d’un vieil homme. Sa cliente qui va bientôt se marier, recherche cet homme qui s’était occupé d’elle alors qu’elle était enfant.
En une vingtaine de pages, le mangaka réussit à faire le portrait d’un homme marqué par les drames de la vie qui s’occupait de jeunes filles pour oublier son passé.

Ensuite la troisième qui a donné son titre au recueil, reprend le personnage de Kôichi, l’intérimaire, déjà vu dans la première histoire. Son colocataire lui demande pendant qu’il va travailler de garder une petite fille. Celle-ci semble totalement inerte malgré les attentions du jeune homme. Seule originalité, elle porte des lunettes de moto et ne décroche pas un mot. Kôichi finit par apprendre qu’elles appartenaient au grand-père de la jeune fille décédé dans un accident de moto.
Grâce à ce titre, l’auteur a remporté le Prix 4 saisons de la Kôdansha. Le lecteur s’attache très vite à cette petite fille, victime des échecs de ses parents et qui subit la mort de son grand-père, seul réconfort à sa vie.

Je vous laisse découvrir les trois autres nouvelles toutes aussi originales. Grâce à un dessin réaliste de grande qualité, on découvre des histoires du quotidien entre comédie et tragédie, le tout empreint de poésie. L’auteur réussit à transmettre des sentiments simples. A la fin de la lecture, on ne ressort pas indemne de ces histoires troublantes et criantes de vérité sur la condition humaine.
Un titre indispensable à faire découvrir aux lycéens et à tous ceux qui ont encore des préjugés sur le manga.